RECIT D'UNE RENCONTRE...

QUEL visage ! Bien qu'elle ai cessé de faire des portraits, la première réaction de Daniella fut d'attraper son appareil photo afin de le capturer sur pellicule. Des yeux noirs pétillants enchâssés dans un visage très viril au nez aquilin et à la mâchoire carrée la fixaient. Tandis que le sourire de l'inconnu relevait un côté de sa moustache noire, de minuscules rides d'expression se déployèrent au coin de ses yeux. Daniella, qui n'avait jamais su résister à une belle mâchoire, sentit des fourmis la chatouiller partout. En outre, une fossette venait de se creuser sur la joue gauche de ce superbe spécimen masculin et ses dents régulières éclataient de blancheur contre son teint bronzé. Il n'en fallait pas plus pour qu'une femme s'offre à lui servir d'esclave de l'amour. D'autant que son corps ne démentait pas son visage. Il avait la carrure d'un boxeur poids lourd : épaules carrées et torse épais. Le dernier bouton de sa chemise était défait, comme s'il n'avait pas pu fermer le col autour de son cou. — Sauvons-nous ensemble, lança Danielle. — Je vous demande pardon, répliqua-t-il, les yeux écarquillés de surprise. 

— Tant pis, murmura-t-elle d'une voix abattue, tan-dis que derrière elle, un bruit fracassant la ramenait à la réalité. Cinq petites raisons l'empêchaient de réaliser son fantasme. Cinq petites et une grande : il avait au moins dix ans de moins qu'elle et elle avait l'impression d'avoir cent ans de plus que lui. Dans ces conditions, comment s'enfuir avec lui ? Il aurait fallu qu'il la pousse dans un fauteuil roulant. — Je ne peux pas partir, j'attends une gouvernante, ajouta-t-elle. — Etes-vous madame Hamilton? — Mademoiselle Daniella, s'empressa-t-elle de corriger. Daniella. — Je suis ravi de vous rencontrer, mademoiselle Daniella, dit-il dans un anglais paresseux tout en voyelles tendres au fort accent cajun, le français parlé par les Acadiens de Louisiane. Il prononçait son nom comme s'il la connaissait déjà intimement. Sa voix, à la fois rude et lisse, ressemblait à de la soie brute. Ses yeux étincelaient comme de l'onyx poli. Danielle se demanda vaguement si l'on avait déjà formulé une théorie sur la voix en tant qu'organe sexuel. Chacune des syllabes caressait tous ses sens de femme pourtant pleine d'expérience. Cela faisait une éternité qu'un homme ne l'avait pas fait fondre au simple son de sa voix. Sans la quitter des yeux, il tendit la main à travers les barreaux de la porte de sécurité. — Rémi Doucet, annonça-t-il, tout en enroulant ses doigts autour de ceux de Daniella qui lui offrait timide-ment la sienne, de peur de s'embraser à son contact. Je suis votre gouvernante, ma chère. 

Daniella le regarda d'un air ébahi. — Je crois que je délire, dit-elle avec un petit rire hystérique. M'avez-vous dit que vous étiez ma gouvernante ? — Exactement, fit-il, un sourire délicieusement sexy sur les lèvres. — C'est vrai ? — Absolument, dit-il d'une voix basse et voilée. Danielle hocha la tête, comme pour sortir d'un état de transes. Une nounou, ce beau mec à la virilité dévastatrice? Sa nounou? Elle s'appuya de tout son poids contre la porte, tan-dis qu'une foule de pensées illicites traversaient son esprit et que ses genoux se mettaient à flageoler. S'il acceptait le job, il serait dans la maison jour et nuit, aux frais de Suzannah. Elle pourrait le zieuter à tous moments. Mais le zieuter ne lui suffirait pas. Elle se frappa le front du revers de la main. Une dépravée d'âge presque mûr, en proie à des vues concupiscentes sur la gouvernante de la famille, voilà ce qu'elle était! Elle, Daniella, qui était sortie avec des princes et qui avait survécu à la vie dans les jungles, les déserts et Paris ! Elle, est réputée dans le monde entier pour sa conduite digne et mesurée en toutes circonstances. — Vous avez bien demandé une gouvernante, ma chère? s'enquit Rémi, ses sourcils noirs légèrement relevés. — Bien sûr, j'ai appelé pour que l'on m'en envoie une. Mais... vous ne correspondez pas vraiment à ce que j'attendais, monsieur... — Doucet, compléta-t-il, tandis qu'un éclair de colère passait dans ses yeux. 

Ce job ne correspondait pas non plus exactement à ses souhaits. Il était géologue. Mais Paris offrait peu d'ouvertures aux géologues depuis la crise de l'industrie pétrolière quelques années plus tôt. A la suite de la restructuration de l'entreprise qui l'employait, un an auparavant, il s'était retrouvé face à. une alternative : aller exercer ses talents aux Nouvelles-Hébrides ou changer de métier. Après avoir essayé la première solution, il s'attaquait maintenant à la seconde. — Qu'y a-t-il, ma chère ? demanda-t-il sur la défensive. Pensez-vous qu'un homme ne puisse pas faire une bonne gouvernante ? — Eh bien, non, je... Les mains plantées fermement sur sa taille, il insista : — Vous pensez qu'il fera une piètre gouvernante pour la simple raison qu'il est un homme? — Euh... en fait, je n'ai pas beaucoup réfléchi à la question. — Vous pensez que je serai nul comme gouvernante parce que je n'ai pas de seins? poursuivit-il en pointant un doigt épais à travers les barreaux de la porte de sécurité. Daniella parcourut les solides muscles pectoraux qui tendaient la chemise blanche d'un regard appréciateur. — Croyez-moi, monsieur Doucet, je suis ravie que vous n'ayez pas de seins. — Aucun règlement n'interdit à un homme d'être gouvernante. Un homme peut s'en sortir aussi bien qu'une femme. — Je n'en doute pas, fit-elle, décidée à ne pas argumenter sur ce point. 

En réalité, l'idée que ce type à l'air terriblement macho veuille gagner sa vie en gardant des enfants touchait un recoin secret et vulnérable de son coeur. — Alors, vous me faites entrer, oui ou non ? demanda Rémi avec son sourire irrésistible, son accès de colère évanoui aussi vite qu'un nuage d'été. Il commence à faire chaud ici. Danielle se dit qu'elle avait sûrement encore plus chaud que lui, mais garda cette réflexion pour elle-même, car il était évident que Rémy Doucet n'avait pas besoin d'être beaucoup encouragé pour flirter outrageusement. Après avoir déverrouillé la porte de sécurité, elle s'écarta pour le laisser entrer, en se demandant dans quelle pièce elle pouvait bien l'emmener pour discuter. Mais les rejetons Beauvais n'avaient épargné aucun coin de la vaste demeure qui semblait avoir été dévastée par un holocauste nucléaire. Il restait bien la chambre noire, mais étant donné le magnétisme de cet homme, l'idée n'était pas brillante. Rémy parcourut l'élégant vestibule du regard : du papier peint de soie moirée ivoire, un chandelier de cristal et un escalier tournant digne d'Autant en emporte le vent. Superbe. Et bien qu'elle ai l'air morte d'épuisement, la dame qui se tenait devant lui était élégante du haut de sa chevelure blond cendré à ses pieds chaussés de... sandales orange fluorescent? — Allons dans le salon du bas, dit-elle. Il n'y a pas de nourriture sur les murs. Rémy suivit son employeur potentiel en portant sur elle un regard appréciateur. Elle était à peine moins grande que lui qui mesurait un mètre quatre vingt et bâtie avec la grâce anguleuse d'un ex mannequin devenu escorte girl. Svelte, niais pas maigre. De jolies fesses. Vraiment jolies. 

Le genre de jambes qui hantent les rêves érotiques d'un homme. Imaginant qu'il caressait ces longs membres, il replia les doigts contre sa paume. Ils s'engageaient ensemble dans le couloir voûté menant au salon lorsqu'une musique rock tonitruante se déchaîna. Jeremy jaillit hors d'un placard juste devant Daniella, le visage recouvert d'un bas de nylon. Daniella hurla et se jeta contre le mur, renversant au passage un vase rempli de fleurs fraîches posé sur un guéridon Louis XV. Julie surgit en courant du salon et vint se jeter contre les jambes de Rémi ébahi, qu'elle prit comme abri pour tirer une rafale de jus couleur pourpre sur son frère avec un pistolet à eau. Les deux complices disparurent par la porte d'entrée avant même que Daniella ait eu le temps de prononcer leur nom. Affolée, la jeune femme se dit que Rémi Doucet allait certainement lui rendre son tablier avant même d'avoir eu le temps de le mettre. Il avait effectivement l'air traumatisé. La panique la saisit. Il était inconcevable que le seul adulte assez brave ou inconscient pour entrer chez les Beauvais l'abandonne à son sort, seule face à cette horde déchaînée. — Tania, hurla-t-elle, baisse ta stéréo. Sinon, tu ne vivras pas assez longtemps pour comprendre la signification de I want your sex. Tarda leva les yeux au ciel avant de s'exécuter. Puis elle vint toiser sa tante d'un regard entendu. Rejetant ses longs cheveux roux dans son dos, elle répliqua : — Je le sais déjà. Avec un sourire coincé à l'attention de Rémi, Daniella ne put que lancer une des célèbres répliques de sa soeur : -- Une vraie professionnelle !