La première fois est rarement la bonne 

 

Le romantisme est-il en train de vivre ses derniers instants ? Oui, si l'on en croit Christelle, 22 ans, étudiante à Chartres : «L'amour fou, la passion dévastatrice, se perdre dans le regard de l'autre et chabadabada, c'est fini pour moi, jure-t-elle sans aucune envie de rire. Je suis tombée folle amoureuse de Pierre à 17 ans et j'y ai vraiment cru. C'est le premier homme avec lequel j'ai couché et j'ai failli louper mon bac tellement j'étais obsédée par mon histoire avec lui. Quand ilm'a quittée, l'an dernier, la chute a été terrible. On ne m'y reprendra plus.» 

Sans en avoir l'air, la génération des 15-25 ans est en train de bouleverser le modèle classique de la rencontre amoureuse et de la construction de la vie à deux. Ce n'est pas seulement Christelle qui le dit, mais un sociologue, Christophe Giraud, après avoir réalisé une enquête qualitative consacrée aux amours des jeunes femmes de notre temps». «Le plus souvent, lm premières histoires d'amour sont très investies, explique-t-il. Mais quand elles se soldent par une rupture, ce qui est souvent le cas, les protagonistes changent de comportement. Elles ne veulent plus être dupes et rejettent la figure romantique du coup de foudre et 

Prendre le temps de découvrir l'autre plutôt que la passion... 

Le bonheur est peut-être dans la sagesse amoureuse. 

Démonstration. Par Anne Anissa 

Surtout de la passion. Elles vivent alors des histoires avec légèreté, sans désir de s'engager.» Ces jeunes femmes sont les dignes héritières, on s'en doute, des générations précédentes. Avant Mai-68, le premier homme rencontré était celui avec lequel on se mariait et on faisait sa vie. Puis les années 70 sont passées par là avec la libération sexuelle mais sans passer pour autant par une multiplication des partenaires, à l'exception des militants qui étaient une minorité de l'amour libre. Les femmes de 2017, elles, franchissent un pas de plus : après la première vraie histoire d'amour, elles pensent surtout à construire leur parcours professionnel et personnel. Les histoires d'amour sont alors légères, par-fois multiples... en attendant mieux. On papillonne, d'accord, mais sans cynisme! À 23 ans, Adeline n'est pas pressée de trouver «le bon». Elle aussi est tombée amoureuse au lycée, puis elle a réalisé qu'elle était surtout «amoureuse de l'amour». Se regarder tisser et être aimée, c'était top ! C'est une expression qu'utilise aussi l'une des jeunes femmes dans l'enquête de Christophe Giraud. «Ces femmes réalisent qu'elles aimaient plus l'amour que leur partenaire, précise le sociologue. Cette première histoire est très scénarisée. Quand elle s'écroule, elles remettent complètement en question le scénario ! »D'où cette envie de papillonner, de ne plus se laisser piéger à leurs propres sentiments et de passer des bons moments «sans e prendre la tête». Et en annonçant la couleur dès le départ. «Actuellement, je n'ai pas de chéri, re-prend Adeline, mais un sex-friend. On sait très bien qu'on ne se mettra jamais ensemble, mais on s'entend bien et on se voit quand on a le temps.» Les rencontres sexuelles sont planifiées au même titre que les dîners entre potes ou les rendez-vous à la bibliothèque! Les esprits chagrins y verront l'émergence d’une génération cynique et immature, qui surfe sur les sites d’escorte girl pour consommer «sans engagement ni obligation d'achat». C'est un vrai contresens, selon le sociologue. «Elles sont prudentes, tout simplement, réalisant que l'amour n'est pas quelque chose de fiévreux ou d'éternel. Elles savent aussi qu'il ne va pas leur tomber dessus comme par magie.» Ce faisant, ces jeunes femmes relèguent définitivement le Prince Charmant au rang des accessoires d'une autre époque, et c'est tant mieux ! Ciao la passion, vive l'amour réaliste! Et puis une nouvelle rencontre survient, qui est plus exclusive que les précédentes. Une attirance réciproque, un « jeun sais quoi» qui peut laisser penser qu'un nouvel amour est peut-être en train de naître. Et tout est dans le peut-être. Trouillardes, nos jeunes générations ? Pas du tout ! Lucides.

Terminé le temps où les femmes s'oubliaient dans la relation et sacrifiaient même leurs projets. . 

simplement. «Elles prennent leur temps et attendent des preuves d'amour, souligne Christophe Giraud. Cette fois-ci, elles souhaitent que cette histoire, si elle doit devenir sérieuse, soit fondée sur des sentiments véritables, quelque chose d'authentique, de profond. »Une sorte de contrat tacite est alors passé entre l'amoureuse et son nouveau chéri. On ne se met pas ensemble, mais on se jauge. «Les deux s'estiment en couple et se définissent comme tel, poursuit le sociologue. On est fidèle, on se voit régulièrement, on cherche à produire quelque chose à deux, il y a donc une forme d'engagement. Mais la vie conjugale est différée. À ce stade, l'amour ne doit pas empiéter suries études ou l'entrée dans la vie professionnelle. Aucun des deux ne sait si cette histoire va durer... Par définition, on ne parle donc pas au futur.» Tout cela est rationnel et mûrement réfléchi donc. Exit les rêves ? Le dépassement de soi dans l'amour? Pas du tout. Les amoureuses d'aujourd'hui rejettent la passion car elle est un leurre. Comme le dit Christophe Giraudeau, «elles formulent toujours cet idéal d'être amoureuses, mais elles souhaitent l'atteindre de façon réaliste.» Comment ? En négociant.
On se voit mais pas seulement pour coucher. On a aussi envie de discuter, de partager des activités, éventuellement de rencontrer les amis. On définit la fréquence des rencontres, le lieu des rendez-vous. La relation démarre tranquillement... Un constat qui rejoint celui de Michel Boum, sociologue à l'Institut national d'études démographiques, selon lequel le coup de foudre n'est évoqué que dans 15 % des rencontres dans cette tranche d'âge. La majorité des couples entame une histoire qui se construit pas à pas, brique par brique... L'amour n'empêche pas d'être soi Bien sûr, le contrat peut être rompu à tout moment. Mais si l'histoire se prolonge, elle se traduit par une négociation permanente. Pour que chacun respecte l'autre et se sente lui aussi respecté dans ses choix de vie, dans ce qu'il est. Terminé le temps où les femmes s'oubliaient dans la relation et sacrifiaient même leurs pro-jets. «Cela fait deux ans que je suis avec Cyril, explique Marina, 24 ans. Pour l'instant, je passe des concours, je travaille comme une brute et il me soutient à fond. Ça me fait plaisir qu'il comprenne que je ne suis pas disponible certains week-ends. Il sait que je joue ma future vie professionnelle et que c'est important. Pour moi, c'est une super preuve d'amour. »L'amour n'empêche pas deux individualités de se fabriquer côte à côte. D'ailleurs, pendant ces mois ou même ces années d'élaboration patiente de la relation, une valeur reste centrale : celle de l'amitié. Entretenir son cercle d'amis participe de cette construction identitaire qu'une relation amoureuse, même destinée à durer, ne va pas remettre en question. «Aux yeux de ces jeunes femmes, l'amitié est vraiment aussi importante que l'amour, même e si c'est aussi le cas pour d'autres générations. L’amour passe mais l'amitié reste. Les amis sont une référence essentielle dans la construction de son identité. C'est seulement au moment où le couple entasse une cohabitation et a des enfants que les amis commencent à s'éclipser. » Mais ça, c'est une autre histoire...