Ils sont tous tellement occupés à prendre leurs sacs, secouer les miettes de leurs vêtements, à installer leurs sacs en bandoulière sur leurs épaules, que je doute que quiconque dans le bus m'ait vu me faufiler le long du trottoir à travers une foule d'au moins trente Businessmen japonais tout sourire, chacun portant le même blazer bleu marine avec un insigne doré sur la poche-poitrine. Enfin j'arrive au coin. Oui, il est là. Il enfonce ses dents dans une grosse pomme rouge, et l'envoie en l'air d'une pichenette. Puis une autre pomme et encore une autre, et une autre. Les rires fusent parmi l'audience du trottoir. Les pommes tournent autour de lui comme si elles avaient leur propre vie, ses mains ne sont que des plates-formes de décollage. M'a-t-il remarquée au premier rang des curieux ? Ses yeux — des yeux gris-bleus pleins de secrets et de surprise — lancent des éclairs en passant devant moi. 
Je me demande ce qu'il voit sur mon visage. Ai-je le genre de sourire qui lui plaît ? Maintenant dans ses doigts habiles, une paire de ciseaux commence à couper une corde, couper, couper, jusqu'à ce qu'il jette en l'air la corde comme un serpent haché et l'audience applaudit parce que les morceaux de corde coupée forment de nouveau un seul morceau. Soudain il se précipite dans la circulation comme un danseur de ballet, les voitures freinent à quelques centimètres de lui, et il tend les bras vers les nuages et attrape une corde invisible dans le ciel qu'il fait descendre, une main après l'autre, le visage rouge et en sueur, soufflant et pestant, un humble regard d'excuse aux voitures arrêtées, tandis que les Klaxons sonnent avec colère et que les gens gloussent. Ses membres et son torse semblent totalement dépourvus d'os lorsqu'il remonte sur le trottoir et commence à mimer un pêcheur incapable de ramener quoi que ce soit des flots du trafic, jusqu'à ce qu'une grosse bête se fasse prendre à sa ligne et le noie presque. Puis il devient un serveur empilant des plats et des verres sur un plateau à tel point qu'il peut difficilement le soulever, et trébuchant sous le poids du plateau, il s'effondre à plat sur le dos. C'est son silence qui m'accroche. Ses yeux, ses lèvres et ses sourcils sont tellement mobiles, et ses doigts façonnent l'air en des formes fascinantes. Son visage peint en blanc de façon si austère, terrifiant, violent dans la rage ou poétique dans la souffrance, semble promettre un monde d'imagination et de mystères. A la fin il salue l'audience, se laisse tomber jusqu'à la taille comme une poupée de chiffon, ses jambes se dérobant sous lui. L'audience qui commence à s'éparpiller lui accorde quelques applaudissements. Il fait sauter son chapeau noir qui tourbillonne et tombe dans la paume de sa main, et il le tend pour la quête, ses yeux espiègles brillent encadrés par la crinière de ses cheveux flamboyants. Un homme élégant aux cheveux blancs jette une pièce dans le chapeau noir. Une jeune fille maniérée coiffée en hauteur jette une pièce. Un jeune cadre à la mâchoire carrée jette une pièce. Une fillette de six ans, poussée par sa mère, lui jette une pièce. Les pièces tintent les unes contre les autres dans le chapeau noir, il n'y en a pas de trop. L'audience se disperse, à part moi. Mais le garçon ne semble pas me voir. Il hausse les épaules, vide son chapeau en secouant les pièces, et les fourre dans sa poche. Pour la première fois je remarque qu'il a les joues creuses et je me demande s'il mange à sa faim. Je lui tape sur l'épaule tandis qu'il rassemble son matériel de magicien. A demi retourné, il me glisse un coup d'oeil par-dessus son épaule. Je tiens un billet de dix euros. D'un regard féroce de concentration, il transforme sa main gauche en un avion qui fait des vrilles, des plongeons et des loopings, piquant sur l'euro et l'enlevant d'un geste brusque entre ses doigts. 

 

« J'ai aimé votre numéro. » « Puis-je vous appeler Pocahontas !» Est-ce seulement l'espièglerie qui perce dans sa voix qui me donne l'impression d'être invitée dans un lieu où je n'ai jamais été auparavant ? Ses yeux dans les miens sourient et il dit, « Agent X 4 Z appelle H. Q. Entrez H. Q. ! Le message pour ce soir est : Un voyage dans la lune pour la souris bleue. Je répète : Un voyage dans la lune pour la souris bleue.» Chacun de nous fixe l'autre, tandis que les gens autour de nous coulent comme les flots d'une rivière sur deux cailloux. Je sais qu'il attend que je dise quelque chose. Je ne me suis jamais sentie aussi bizarre de toute ma vie, en regardant dans les yeux bleu-gris d'un garçon sans le moindre embarras. C'est comme si nous nous étions connus dans une autre vie, un millier d'années auparavant, et que nous n'ayons pas besoin de parler parce qu'il n'existe aucune barrière entre nous. Je me sens comme si nous avions pris racine dans les fissures du trottoir — en quelque sorte —comme si chacun de nous s'étendait jusqu'à l'autre avec les yeux, jusqu'à ce que le son d'un Klaxon résonne soudain et me rappelle mes camarades de classe, Mme Garfield et Matt. Je Tais un pas pour m'éloigner de lui, mais il touche mon bras et miraculeusement une carte blanche apparaît entre ses doigts. La carte passe de lui à moi. On y lit : 
 

Vie Unis est derrière moi. Je sais qu'il ne restera pas là si je me retourne, aussi je ne me retourne pas même si chacune de mes molécules dit : « Retourne-toi, GABRIELA, c'est peut-être la dernière fois que tu le vois. » Chaque pas qui m'éloigne de lui et qui me rapproche du bus semble m'arracher à un danger inconnu. Pourquoi est-ce que je sens un danger? Un danger pour moi ou pour lui? Est-ce à cause de mon rêve? Mais je sais qu'il n'est pas vraiment le garçon en Charlie Chaplin. Les rêves sont les rêves et la réalité est la réalité. Tout ceci est la conséquence de mon arrivée à Paris et du fait qu'un jour ça pourrait être ici que je ferai ma vie. Ici il y a l'art, il y a la mode, il y a les sensations fortes. Si je n'épouse pas Matt. Et pourquoi, suis-je si sûre que Matt me le demandera? En haut plus loin, devant le dais où les lumières dessinent HO EL MAN A TAN, Mme Garfield entourée de deux douzaines d'étudiants jacassants, valises et sacs de marin à leurs pieds, agite ses mains comme un chef d'orchestre essayant de mettre de l'harmonie dans le chaos. Le bus brillant et argenté s'ébranle et s'éloigne du trottoir. Mon sac! Je suis sûre que Matt a retiré mes valises, mais mon sac — mon sac est dans le bus sous mon siège! Je fonce dans le caniveau, en esquivant une camionnette de livraison. Je dépasse en courant l'entrée de l'hôtel, je perçois un fouillis d'images, comme une série d'instantanés jetés à mes yeux : Mme Garfield pointant le doigt sur moi, le chaperon volontaire, Miss Carter, qui se pince le front entre deux doigts comme si elle était sur le point de perdre son déjeuner, Matt et Nadine bavardant dans une pose sophistiquée sur les marches de l'hôtel recouvertes d'un tapis rouge, Toni esquissant un ivrogne endormi sur le trottoir, Nabilla plongeant la main dans la boîte à cadeaux d'Herman pour prendre une guimauve qui lui rappelle son humble et immortelle affection. « Arrêtez ! » crie-je au bus qui me crache des gaz d'échappement à la figure. « Trisha, attends! » Appelle Matt derrière moi. Ce qui me stupéfie c'est qu'il n'y a que quelques instants que le bus est arrivé — une poignée de minutes que j'ai passées à regarder Vic Uris faire son numéro — et que pour moi le monde spécial créé par Vic est un monde sans montres, ni minutes ni heures, un monde où un siècle s'écoule en quelques secondes. Je rattrape le bus à un feu rouge et tambourine sur la porte avant. La porte se plie et s'ouvre. Les yeux du chauffeur, que je remarque pour la première fois, sont d'une belle nuance de bleu. « S'il vous plaît, j'ai laissé mon sac sous mon siège. » « Bien sûr, prenez votre temps. » Le chauffeur semble tellement plus décontracté et amical maintenant, et il pointe son pouce vers l'arrière du bus. Je grimpe dedans. Je tends le cou sous le siège. Mon sac n'est nulle part en vue. Tout ce que je trouve ce sont des emballages de chewing-gums en pagaille, des papiers de bonbons et l'enveloppe beige froissée avec la lettre que Mme Garfield lisait. Je fourre la lettre dans la poche de ma veste, et je me demande si je la lirai avant de la rendre à Mme Garfield. Les Klaxons braillent derrière le bus. « Désolé que vous ne puissiez le retrouver », me dit le conducteur d'un ton bourru. « Vous n'avez qu'à appeler vos parents; ils pourront vous envoyer de l'argent. Avez-vous besoin de monnaie pour téléphoner ?» Je secoue la tète. « Merci quand même. » Puis je me retrouve sur le trottoir. Le chauffeur me fait un signe de la main et le bus s'éloigne. J'ai de la peine pour le chauffeur; il a un travail dur et assommant. Je me sens perdue sans mon sac aussi. Mais la carte toujours serrée dans mon poing me rappelle la magie, les secrets et les surprises que j'ai vus dans les yeux de quelqu'un. Voulait-il que je l'appelle ? C'est drôle comment Vic Uns me rappelle les histoires que papa et maman me lisaient — des histoires de princesses et de sorcières, de philtres magiques, de cygnes enchantés, de grenouilles transformées en prince par un baiser. Quelqu'un me tape sur l'épaule. Je me retourne et vois mon sac à trente centimètres de mon visage, et à l'autre bout du sac il y a Matt. Je me sens comme si j'avais été coulée dans du béton. Doucement il pose la bandoulière du sac sur mon épaule. Le béton se change en gelée. « Merci, Matt. » « Je pensais que tu avais décidé de rentrer à Cleveland en courant. » « Sans toi? » « Qu'est-ce qui se passe, Trisha? » « A quel sujet? » « J'ai remarqué dernièrement que parfois alors que nous nous promenons ou que nous faisons n'importe quoi d'autre, tout d'un coup sans crier gare tu es à un million de kilomètres de moi. » « Un million de kilomètres ? Pas étonnant que j'ai mal aux pieds. » « Tu ne gagneras rien si tu restes les pieds sur terre. »