J’entendis la voix de ma mère : Andrâs, tu as pensé à faire pipi? je quittai la maison au bras de Tante Alice, en me jurant de ne jamais y revenir. Même les paroles réconfortantes de ma blonde compagne me parurent terriblement condescendantes, et je me demandai, en descendant l’escalier avec elle, par quel moyen je pourrais rétablir l’équilibre de notre relation juste avant de sortir dans la rue, je lui pinçai les fesses. Elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir, mais elle piqua un fard. Alors je décidai d’épouser Tante Alice quand je serais grand, car elle me comprenait. Toutefois, je ne voudrais pas donner de mon enfance une image dramatique en la présentant comme l’histoire de ma passion incestueuse pour cette femme superbe. Test avec les pères franciscains et pendant les petites réceptions hebdomadaires de ma mère que j’étais le plus heureux, quand je voyais toutes ses amies réunies et pouvais les regarder et les écouter parler de mode, de la guerre, de leur famille, de mariages, et de choses que je ne comprenais pas. La grande cathédrale silencieuse, et notre salon résonnant des voix joyeuses de ces femmes, imprégné de leur parfum, illuminé de leurs regards - telles sont les images les plus fortes et les plus vives de mon enfance. je me demande ce qu’aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n’avais pas bénéficié de ces petites réceptions de m-a mère. C’est peut-être ce qui a fait que je n’ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies,comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m’ont toujours, elles aussi, montré de l’affection. je n’ai jamais rencontré de ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu’il leur faut prendre d’assaut, mettre à sac et laisser en ruine.

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n’est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite. Mes souvenirs, je l’espère, seront une lecture instructive, mais ce n’est pas pour autant que les femmes auront pour vous plus d’attirance que vous n’en avez pour elles. Si, au fond de vous-même, vous les baisez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce. Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l’exacte mesure où vous les désirez et les aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité. Jusqu’à l’âge de dix ans, il me fut permis d’oublier que j’étais né l’année de la montée d’Hitler au pouvoir.

Dans cette Europe déchirée par la guerre, notre ville m’apparaissait comme la capitale d’un royaume de fées : minuscule, pareille à un jouet, et pourtant ancienne et majestueuse, comme certains vieux quartiers de Paris. Je vivais là tel un jeune prince heureux, dans le meilleur des mondes possibles, entouré d’une famille nombreuse et protectrice : ma mère, cette femme tranquille et pensive qui me suivait de son regard serein; mes tantes, ses amies, bruyantes et bonnes vivantes, mais élégantes; et les bons moines franciscains, mes pères bienveillants. Il m’a été donné de grandir dans un cocon plein d’amour et d’absorber cet amour dans toutes les cellules de mon être. Mais - et ce n’est peut-être pas plus mal -, après avoir appris à aimer le monde, j’en suis venu à le connaître. D’enfant insouciant qui songeait au sacerdoce et à un martyre bienheureux, je devins souteneur et fricoteur de marché noir. À la fin de la guerre - après deux années cauchemardesques, avant même d’atteindre l’âge de douze ans - je me fis entremetteur pour des prostituées Parisienne dans un camp de l’armée américaine près de Bordeaux, la ville qui, à d’autres égards, ressemblait tant à la mienne.

Le changement s’opéra au cours de l’été 1943, alors que les vagues de la guerre atteignaient finalement la France occidentale. Notre paisible ville se changea en garnison et, la nuit, les bombardiers américains ajoutèrent de nouveaux décombres aux ruines anciennes. Notre appartement fut réquisitionné pour les officers de la Wehrmacht, et il était grand temps : quelque deux semaines après notre départ, la maison fut touchée directement. Pour échapper aux bombardements aériens, nous nous réfugiâmes chez mes grands-parents, plus à l’ouest, dans un village perdu, et, à l’automne, ma mère m’envoya au prytanée d’une petite ville proche de la frontière Belge. j’y serais en sécurité et bien nourri, disait-elle, et on m’y enseignerait le latin.

Le colonel qui commandait l’établissement en résuma l’esprit dans son discours d’accueil à l’adresse des nouveaux de première année : « Ici vous apprendrez ce que c’est que la discipline! » À tout moment de la journée, on nous braillait aux oreilles, dans la classe, dans la cour et dans le dortoir. Tous les après-midi, de quatre à cinq, nous devions arpenter le parc, qui était vaste, très boisé et entouré de hauts murs. Nous avions l’ordre, sous peine de châtiments corporels sévères, de marcher d’un bon pas et de ne jamais nous arrêter une seconde, et des sergents nous guettaient - adossés aux arbres - pour veiller à ce que nous suivions bien le règlement. Mais nous, les nouveaux, devions aussi obéir aux ordres des anciens, qui avaient sur nous une autorité dûment instituée je me trouvai fort embarrassé dès le premier jour lorsqu’un ancien qui marchait derrière moi me cria de m’arrêter et de me mettre au garde-à-vous. C’était un rouquin maigrelet, coiffé en brosse, chétif d’allure et n’en imposant guère - en fait, il paraissait plus jeune que moi. J’avais peur de lui désobéir, mais j’avais encore plus peur de désobéir aux sergent qui continuai à avancer d’un bon pas, et il fut obligé de courir pour me rattraper. Quand il arriva à ma hauteur, il était en nage et tout essoufflé. Salue-moi! » exigea-t-il d’une petite voix tremblotante. Salue-moi! Je lui fis un salut et poursuivis mon chemin, pris de dégoût. j’étais persuadé qu’on m’avait jeté parmi une bande d’imbéciles fous furieux. C’est un choc dont je ne me suis jamais complètement remis. Mon année et demie d’exercices au Collège royal de formation des officiers hongrois a bien failli faire de moi un anarchiste ne peux accorder ni mon estime ni ma confiance à ces anciens du prytanée, pas plus qu’aux généraux, aux chefs de partis, aux millionnaires, aux cadres supérieurs ni à leurs entreprises. Soit dit en passant, c’est une attitude qui fascine la plupart des femmes, semble-t-il - peut-être parce qu’elles sont moins impressionnées que la majorité de la gent masculine par la perfection de l’ordre du monde établi par les hommes.

Les anciens étaient particulièrement soucieux de la façon dont nous faisions nos lits. Il faut faire ton lit au carré, et sans un pli !  hurlait notre chef de chambrée, en lançant mes couvertures et mes draps aux quatre coins du dortoir. « Tu manques d’entraînement » Même après l’entrée des troupes russes en Hongrie, après que l’amiral Horthy eut annoncé qu’il était inutile de résister plus longtemps, que la majeure partie de l’armée hongroise avait péri - plus d’un million d’hommes, plus de dix pour cent de notre population et qu’il n’existerait plus jamais d’armée hongroise même alors, cette obsession des couvertures sans pli ne quitta pas notre chef de chambrée. Quand il mettait mon lit à sac, je devais le refaire en trois minutes; et si je n’étais pas assez rapide, ce qui ne manquait jamais d’arriver, il le défaisait de nouveau, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il se lasse. Ce petit jeu dura jusqu’au moment où les troupes russes arrivèrent dans les faubourgs de la ville. 

Le colonel prit alors la fuite avec sa famille et tous ses biens, dans les camions destinés à l’évacuation des élèves officiers, presque tous les autres officiers disparurent, et c’est un chef de bataillon, notre professeur d’histoire, qui conduisit notre marche vers l’ouest à travers l’Autriche. 

Je ne devais plus revoir de lit d’aucune sorte pendant plusieurs mois. Nous fûmes environ quatre cents à rejoindre la horde désordonnée des réfugiés qui, fuyant la guerre, se retrouvait toujours en son centre, car celui-ci se déplaçait constamment, pris entre l’armée allemande et l’armée russe. Dans cette traversée des plaines et des montagnes d’Autriche entre les lignes de front, nous apprîmes à dormir en marchant, à passer à côté de corps mutilés, inanimés, ou qui bougeaient encore, et je compris enfin que la Croix ne représente pas seulement le sacrifice et le pardon, mais aussi la crucifixion. Âgé de onze ans et demi à l’époque,je fus marqué à vie par la cruauté démente de l’homme et la fragilité du corps humain. On dit que l’éducation religieuse nous inculque la culpabilité de la chair, mais depuis ces semaines où je connus l’horreur, la faim et l’épuisement, les seules formes de : faiblesse auxquelles je me refuse sont la haine et la violence. C’est sans doute à ce moment-là que j’ai acquis ma sensibilité de libertin : à voir trop de cadavres, on a tendance à perdre ses inhibitions devant des corps vivants. En traversant Vienne plongée dans le black-out, je perdis mes compagnons et, à partir de ce moment-là, je me débrouillai seul. je vécus de ce que je pouvais voler dans les champs au bord des routes. D’autres réfugiés avaient dû faire la même chose avant moi, car les paysans gardaient leurs lopins de avec des mitrailleuses, et j’eus souvent la peau brûlée avant de pouvoir me faire cuire une pomme de terre. À la mi-mai 1945, quand une jeep de l’armée américaine me ramassa en chemin, seul et à demi mort de faim, j’étais prêt à tout. En disant que je devins souteneur pour le compte de l’armée américaine avant d’avoir atteint mon douzième anniversaire, je ne voudrais pas donner l’impression que les soldats me traitèrent sans pitié ou sans égards pour mon jeune âge. je fus sans aucun doute bien plus heureux dans l’armée américaine qu’au prytanée. Et si je m’employai à des occupations qui n’étaient pas de mon âge, c’est que je voulus subvenir à mes besoins - et peut-être surtout en savoir davantage sur le sexe. Les deux soldats qui me recueillirent m’amenèrent au camp et veillèrent à ce que je sois nourri, douché, examiné médicalement et présenté au commandant de la place. Le rapport du médecin sur mon état d’épuisement physique et les effets évidents de mes expériences cauchemardesques durent éveiller la pitié de celui-ci, et il décida de me garder dans le camp. On me donna un lit dans un des longs bâtiments en brique de la caserne (construite, à Yorigine, pour la jeunesse hitlérienne), un uniforme remis à ma taille, une ration de cigarettes de GI, du chewing-gum, des pastilles de menthe, et une gamelle; et c’est avec un profond sentiment de bien-être que je me joignis à la file des soldats pour recevoir un copieux repas. Les quelques jours qui suivirent, je passai le plus clair de mon temps à me promener dans la caserne en essayant de me lier d’amitié avec eux. Ils n’avaient guère autre chose à faire que de regarder des photos, se raser, entretenir leur uniforme et leur arme, et enseigner des mots d’anglais à un gamin égaré tels furent les premiers mots que j’appris, à peu près dans cet ordre. Mais au bout de deux semaines, je maîtrisais déjà suffisamment la langue pour parler de la guerre, de la Hongrie, des États-Unis et de nos familles respectives. Un soir, je me trouvai être dans les parages alors qu’une jeune Parisienne et un des soldats débattaient du prix, et j’offris mes services comme médiateur et interprète. Cinq paquets de cigarettes, une boîte de lait en poudre, vingt-quatre paquets de cheWing-gum et une petite boîte de corned-beef, c’était là la principale monnaie d’échange. Il s’avéra que la plupart des femmes qui venaient au camp la nuit - la police militaire fermait les yeux - étaient des Hongroises du camp de réfugiés voisin; de sorte que je devins Vite traducteur, entremetteur et proxénète. Le premier enseignement que je tirai de cette audacieuse activité fut que tout le discours moralisateur sur le sexe n’avait absolument aucun fondement dans la réalité. Ce fut aussi une révélation pour toutes ces bonnes petites bourgeoises étonnées, respectables, parfois même assez snob, que j’allais chercher dans le camp hongrois surpeuplé et misérable pour les amener à la caserne. À la fin de la guerre, alors que les Autrichiens eux-mêmes étaient dans un besoin extrême, les centaines de milliers de réfugiés arrivaient à peine à subsister - et leur situation était d’autant plus pitoyable que la plupart d’entre eux étaient habitués au confort d’un mode de vie bourgeois. La fierté et la vertu, qui avaient tant d’importance pour ces femmes dans leur ancien cadre de vie, n’avaient plus aucun sens dans le camp des réfugiés. Elles me demandaient - en rougissant, mais souvent en présence de leur mari muet et de leurs enfants - si les soldats avaient des maladies vénériennes et ce qu’ils avaient à offrir. Je me souviens avec émotion d’une dame belle et bien née qui prenait la chose avec une dignité extraordinaire. C’était une grande femme brune, avec de gros seins palpitants et un visage osseux rayonnant d’orgueil tout juste la quarantaine, dirais je. Son mari était comte, chef d’une des familles les plus anciennes et les plus distinguées de Hongrie. Son nom et son grade dans l’armée, fût-elle l’armée défaite de l’amiral Horthy, avaient encore assez de poids pour leur assurer

une baraque en bois à l’écart des autres réfugiés. Ils avaient une fille d’environ dix-huit ans qui avait de longs cheveux et ricanait sottement chaque fois que je pénétrais chez eux pour m’acquitter de ces missions relativement peu fréquentes. La comtesse Nabilla. n’acceptait le marché qu’avec un officier, et seulement à condition d’être payée deux ou trois fois le tarif habituel. Le comte détournait toujours la tête quand il me voyait. Il portait encore le bas de son uniforme d’apparat - un pantalon noir avec un large galon doré sur le côté, mais par-dessus, au lieu de la veste à épaulettes frangées d’or, il mettait un vieux pull-over dépenaillé. Sa présence me faisait un effet sinistre, car je me souvenais des pages consacrées à sa famille dans nos manuels d’histoire de l’école élémentaire, et des photos de lui en grand général passant ses troupes en revue dans les journaux qu’on nous donnait à lire au prytanée. Il répondait rarement à mes salutations, et son épouse m’accueillait toujours comme une surprise désagréable on n’aurait jamais cru que c’était elle-même qui me demandait de la prévenir chaque fois que j’avais des demandes de la part officiers bien propres n’ayant pas trop d’exigences. Encore lui ! s’écriait-elle d’une voix chagrine et exaspérée. Puis elle se tournait vers son époux avec un geste tragique. « Avons-nous absolument besoin de quelque chose aujourd’hui ? Ne puise pas, pour une fois, envoyer au diable ce gamin immoral? Sommes-nous vraiment si totalement démunis ?  En principe, le général ne répondait pas, il se contentait de hausser les épaules d’un air indifférent; mais il lui arrivait tout de même de répliquer sèchement : Test vous qui faites la cuisine, vous devriez savoir ce dont nous avons besoin. Si vous étiez passé du côté des Russes avec vos troupes, je n’en serais pas réduite à cette souillure, à ce péché mortel, pour que nous puissions manger ! s’écria-t-elle un jour dans un soudain accès d’hystérie. je ne fais que traduire leur dialogue, mais c’est bien en ces termes désuets et incongrus de « souillure, de péché mortel, et de « gamin immoral » (ce qui me plaisait bien) que s’exprimait la comtesse. Outre le vocabulaire, elle avait aussi le maintien d’une dame formidablement vertueuse, et je la plaignais presque, devinant combien elle avait dû se faire violence pour s’abaisser à « se souiller ». Pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher de trouver qu’elle exagérait quelque peu son malheur, d’autant plus qu’elle rejouait si fidèlement la scène que je croyais entendre une actrice dans une pièce de théâtre. Le mari ne relevait jamais le défi rituel qu’elle lui lançait, mais, curieusement, la fille était toute prête à décharger sa mère et à assurer elle-même pour la famille une part du sacrifice. Mère, mes nombreux et vains efforts pour rester dans les parages. Après tout, je n’étais' aucunement rétribué pour mes services, et il me semblait que les soldats et leurs dames pouvaient bien m’accorder l’occasion d’acquérir quelques notions de première main sur leurs activités. Mais, s’ils se souciaient bien peu des effets pernicieux que pouvait avoir sur moi le fait de leur ménager ces rencontres, ils mettaient le holà quand commençaient leurs ébats et ne me permettaient pas de rester pour regarder. Parfois, quand j’étais trop excité par le pelotage préliminaire qui avait lieu devant moi, je m’indignais de l’injustice du procédé. Quand vous avez besoin de moi pour vous arranger un rendez-vous, je ne suis pas un gamin, mais ça n’est plus pareil quand il s’agit de baiser ! De ça aussi, je voulais ma part. 

Je n’arrêtais pas de traduire des phrases du genre. Demande-lui si elle est large ou étroite, je n’en pouvais plus d’entendre tout cela et de les voir se caresser, si bien que j’étais constamment en état d’érection. je manquais rarement l’occasion de m’introduire subrepticement dans la baraque d’un officier quand il venait d’en sortir avec une femme. Dans les quartiers des simples soldats, il y avait toujours quelqu’un dans les parages, mais chez les officiers, j’arrivais parfois à examiner les lieux sans être dérangé j’essayais de comprendre certaines choses d’après le désordre des lits, les bouteilles d’alcool à moitié vides, les mégots barbouillés de rouge à lèvres, mais surtout d’après les odeurs qui flottaient encore dans la pièce. Une fois même, je découvris une culotte de soie blanche, que je renfilais avidement. L’odeur était particulière mais agréable. Je n’avais pas de moyen de le savoir, mais j’étais sûr qu’elle émanait du sexe de la femme : je tins la culotte pressée contre mes narines et respirai ainsi un long moment. Une seule foi pourtant, j’eus le sentiment qu’il n’était pas plus mal de rester enfant. Je regardais un soldat qui avait attrapé une maladie vénérienne et à qui on venait de faire plusieurs piqûres dans la verge. Tandis que les autres étaient assis dans la chambrée à rire comme des fous, il arpentait l’espace séparant les deux rangées de lits, plié en deux de douleur, les mains entre les jambes. Les yeux pleins de larmes, il gueulait d’une voix caverneuse : «Je ne baiserai plus jamais personne que ma femme! Je ne baiserai plus jamais une pute de ma vie! » Plusieurs jours s’écoulèrent avant que je ne recommence à cogiter sur le moyen de faire l’amour avec une des dames qui profitaient de mes services.

Mes pensées tournaient autour de la comtesse. Elle avait beau me traiter de « gamin immoral», elle ne pouvait, me semblait-il, que me préférer à ce lieutenant un type du Sud avec de fausses dents - qu’elle allait voir quelquefois.Je ne pouvais pas espérer rivaliser avec le jeune et beau capitaine, mais je me disais qu’après une nuit avec le lieutenant, j’avais peut-être mes chances. Un matin, le voyant partir en voiture, je restai à rôder autour de ses quartiers jusqu’au lever de la dame. Quand j’entendis qu’elle faisait couler la douche, j’entrai tout doucement. Elle ne m’entendit pas. Entrouvrant discrètement la porte de la salle de bains, je la vis sous le jet, nue - à vous couper le souffle!

À la caserne, j’avais vu de nombreuses photos de pinup sur les murs, mais c’était la première fois que je voyais une femme nue en chair et en os. Non seulement c’était différent, c’était miraculeux. Elle ne remarqua pas ma présence et, quand elle sortit de la douche, je la pris par surprise, lui embrassai les seins et me serrai contre son corps tiède et humide. À la toucher, je sombrai dans un état de faiblesse béate et, malgré mon désir de la regarder, je dus fermer les yeux. C’est peut-être parce qu’elle ne pouvait pas manquer de voir l’impression profonde que son corps produisait sur moi qu’elle attendit quelques instants avant de me repousser d’un air dégoûté. « Sors d’ici, siffla-t-elle en se couvrant le bout des seins avec les mains. Retourne-toi. Je tournai donc le dos, proposant de lui procurer dix boîtes de lait en poudre, cinq paquets de poudre d’oeuf, et autant de boîtes de viande qu’elle en voulait si elle me laissait me coucher près d’elle. Mais elle menaça de crier au secours si je ne la laissais pas seule. Pendant que, le dos tourné, je l’imaginais enfilant ses vêtements pour couvrir sa nudité, je fus pris de crampes si douloureuses que je fus obligé de m’asseoir sur le lit du lieutenant. Une fois habillée, elle vint s’asseoir à côté de moi et, d’un geste brusque, fit pivoter mon visage face à elle. Elle paraissait déprimée. Quel âge as-tu?  ]e suis un grand. j’eus envie de l’inviter à juger par elle-même, mais c’était superflu. Baissant les yeux sur moi, elle hocha la tête de désespoir. « Seigneur, voilà ce que la guerre fait de nous tous! » a Pour une fois, j’eus l’impression qu’elle pensait réellement ce qu’elle disait. « Ici, on te corrompt, on te mène à la perdition. Tu ferais mieux de retourner chez ta mère. » Je crois que ce qui la déprimait, c’était sa propre déchéance autant que la mienne : elle était tombée si bas qu’un simple gamin pouvait lui faire des avances. « Le lieutenant est allé en ville et il ne va pas rentrer de si tôt. Et, en fait, j’ai mes entrées aux cuisines, bien plus que lui. Les cuisiniers m’aiment bien. Je peux vous obtenir tout ce que vous voudrez.