Je suis né dans une famille catholique pieuse, et j’ai passé une grande partie de mes dix premières années parmi de bons moines franciscains. Mon père était directeur d’une école catholique, organiste accompli à l’église et, en homme actif et bien doué, il avait aussi assez d’énergie et de talent pour organiser la garde territoriale et prendre part à la politique locale. Partisan du régime autoritaire, il était de ces réactionnaires qui s’opposaient pourtant au fascisme. Inquiet de la montée au pouvoir d’Hitler en Allemagne, il usa de son influence et de son autorité pour faire interdire les réunions locales du parti nazi hongrois. En 1935 - j’avais alors deux ans - il fut tué d’un coup de poignard par un adolescent nazi choisi pour cette tâche parce que, n’ayant pas encore dix-huit ans, il ne pouvait être exécuté pour meurtre. Après les obsèques, ma mère, fuyant l’horreur de son deuil, partit pour la grande ville la plus proche, la première cité millénaire de Hongrie, dont je vous épargnerai le nom.

Elle loua un appartement clair, au premier étage, dans une des rues principales - une rue étroite pleine d’églises baroques et de boutiques élégantes, à quelques minutes à pied du monastère franciscain que je fréquentai avant même d’avoir atteint l’âge scolaire. Les services rendus à l’église par mon père, sa mort prématurée, et le fait que notre famille, des deux côtés, comptait plusieurs prêtres, m’attirèrent les faveurs des pères, qui m’accueillirent toujours de bonne grâce. Ils m’apprirent à lire et à écrire, et me parlèrent de la vie des saints et des grands héros de l’histoire de Hongrie, ainsi que des villes lointaines où ils avaient étudié - Paris, Bruxelles, Luxembourg - mais surtout ils écoutaient tout ce que j’avais à dire.
Si bien qu’au lieu d’avoir un seul père, je grandis avec un ordre de pères tout entier; ils me gratifiait toujours d’un sourire chaleureux et compréhensif, et je parcourais les couloirs vastes et frais de leur monastère comme si j’avais été le propriétaire des lieux. Je garde de leur affectueuse compagnie un souvenir aussi net que de celle de ma mère, avec qui pourtant, comme je l’ai dit, j’ai vécu seul à partir de l’âge de deux ans. C’était une femme douce et tendre, qui ramassait toujours tout derrière moi. Comme je ne jouais guère avec d’autres enfants, je ne me battais jamais, de sorte qu’entre les moines et elle j’étais entouré d’un amour radieux, et j’avais un sentiment de liberté absolue. Je ne crois pas qu’ils aient jamais cherché à me discipliner ou à m’éduquer, ils me regardaient grandir, tout simplement, mais néanmoins tous priaient, j’en avais bien conscience, pour que je fasse de mon mieux.

Jetais aussi bien conscient d’appartenir à une grande et superbe tribu, et je me considérais comme la fierté de tous les membres de ma famille. Je me souviens en particulier d’une fois où mes oncles étaient venus avec femme et enfants rendre visite à leur sœur veuve à l’occasion de son anniversaire. Le soir, je fis toutes sortes d’embarras et refusai d’aller me coucher avec les autres enfants alors que les adultes veillaient et prenaient du bon temps. Alors ils vinrent tous me tenir compagnie dans ma chambre pendant que ma mère me mettait au lit. En me déshabillant, elle me donna une petite tape sur les fesses et y posa un baiser, et elle me promit que tous allaient en faire autant si, après cela, je voulais bien m’endormir sans plus d’histoires. Je n’avais guère que trois ou quatre ans à l’époque - c’est sans doute un de mes tout premiers souvenirs - mais je me revois encore à plat ventre, regardant par-dessus mon épaule tous ces adultes en rang qui attendaient leur tour pour embrasser mon postérieur. Tout cela peut expliquer que je sois devenu un garçon franc et affectueux et un gamin vaniteux. Comme il me semblait aller de soi que tout le monde devait m’aimer, je trouvais naturel d’aimer et d’admirer tous ceux que je rencontrais ou dont on me parlait. Ces heureux émois se portèrent d’abord sur les saints et les martyrs de l’Église. À l’âge de sept ou huit ans, j’avais pris la résolution romantique de devenir missionnaire et, si possible, martyr, dans les rizières de Chine. j’ai le souvenir d’un certain après-midi ensoleillé où, n’ayant pas envie d’étudier, je restai à la fenêtre de ma chambre à regarder aller et venir dans notre rue les belles dames élégamment vêtues. Je me demandai si, devenant prêtre et faisant vœu de célibat, j’aurais du mal à vivre sans la compagnie de ces femmes vaporeuses qui passaient devant notre maison pour se rendre chez la modiste ou au salon de coiffure afin de se donner un air encore plus angélique. Ainsi, ma résolution de devenir prêtre me posa le problème du renoncement aux femmes avant même que je ne sois en âge de les désirer. Comme j’avais honte de me poser cette question, au bout d’un certain temps, je fini par demander à mon Père confesseur, un homme d’une soixantaine d’années, innocent et gris, si lui-même avait du mal à vivre sans femme. Il me regarda sévèrement et se contenta de me répondre qu’à son avis je ne deviendrais jamais prêtre. Déconcerté par la façon dont il mésestimait ma résolution - alors que je cherchais à connaître l’ampleur du sacrifice - je craignis qu’il ne m’en aimât moins. Mais son visage s’éclaira de nouveau et il me dit avec un sourire (il ne manquait jamais de m’encourager) qu’il y avait bien des manières de servir Dieu. J’étais son acolyte à l’autel : il se levait tôt et disait sa messe à six heures du matin, et souvent il n’y avait personne d’autre que lui et moi dans l’immense cathédrale pour sentir la mystérieuse et souveraine présence de Dieu. Bien que je sois maintenant athée, je garde un souvenir ému de ma félicité devant les quatre cierges, dans ce silence et cette fraîcheur de marbre vibrant de mille échos. C’est là que j’acquis le goût du mystère insaisissable - penchant qui est donné aux femmes à la naissance, et auquel les hommes ont parfois la chance de pouvoir accéder. Si je m’attarde sur ces bribes de souvenirs qui miroitent encore en moi, c’est que j’ai plaisir à y repenser, et aussi parce que je suis convaincu que beaucoup de jeunes garçons gâchent leurs meilleures années - et leur personnalité - en croyant à tort qu’il faut être un dur dans sa prime jeunesse pour devenir un homme. Ils font partie d’une équipe de football ou de hockey pour devenir adulte, alors qu’en fait une église vide ou une route de campagne déserte les aideraient davantage à appréhender le monde et leur propre personne. Les pères franciscains me pardonneraient, je l’espère, de dire que jamais je n’aurais pu si bien comprendre et tant aimer les femmes si l’Eglise ne m’avait appris à connaître la félicité et le respect du sacré. Pour revenir à cette question du célibat qui commençait à troubler le jeune catholique que j’étais, je dois préciser que les femmes que je voyais de la fenêtre de notre appartement n’étaient pas seules responsables de mes inquiétudes précoces. De même qu’au monastère je pouvais partager la vie d’un groupe d’hommes, à la maison, j’étais souvent admis dans une communauté féminine. Chaque semaine, ma mère donnait un thé pour ses amies, des veuves et des célibataires de son âge, des femmes de trente à quarante ans. je trouvais étrange et merveilleuse, je me souviens, la similitude entre l’atmosphère du monastère et celle des thés chez ma mère. Les Franciscains, aussi bien que les amies de ma mère, formaient une heureuse et joyeuse assemblée qui, apparemment, se satisfaisait parfaitement de cette vie entre soi. j’avais l’impression d’être le seul lien humain entre ces deux mondes indépendants, et j’étais fier d’être aussi bien accueilli dans l’un que dans l’autre, et de m’y plaire tout autant. je ne pouvais pas imaginer la vie sans l’un ou sans l’autre, et je me dis encore parfois que la meilleure façon de vivre serait d’être moine franciscain au milieu d’un harem d'escortes girls de quarante ans. A peu à peu, j’attendis avec une impatience grandissante ces après-midi où les amies de ma mère allaient prendre ma tête dans leurs mains douces et tièdes, et me dire que j’avais de beaux yeux noirs : c’était une joie enivrante de me faire toucher par elles ou de les toucher. je m’armais du courage du martyr pour leur sauter au cou dès leur arrivée et les accueillir avec un baiser ou une embrassade. Elles prenaient alors presque toutes un air surpris ou perplexe. « Ciel, Nabilla, disaient-elles à ma mère, tu as là un garçon bien excité et bien nerveux. » Certaines soupçonnaient mes intentions, surtout quand je parvenais à laisser glisser mes mains sur leurs seins - ce qui, étonnamment, était plus excitant que de leur toucher les bras. Mais ces incidents se terminaient toujours dans les rires; je n’ai pas le souvenir que ces dames aient jamais été sur leurs gardes bien longtemps. je les aimais toutes, mais celle que j’attendais avec le plus d’ardeur c’était ma tante Alice, la soeur de mon père, une blonde plutôt replète à la poitrine opulente, qui avait un parfum absolument prodigieux et un beau visage rond. Elle m’attrapait et me regardait droit dans les yeux d’un air faussement fâché et avec un brin de coquetterie, je crois, en me tançant d’une voix sévère et suave : Alors, démon, tu en veux à mes seins ! 

Tante Alice était la seule à reconnaître l’importance et le sérieux de mon personnage. Comme, dans mon imagination, j’étais devenu le premier pape parisien, mort en martyr, je me considérais déjà comme un grand saint, temporairement retenu dans l’enfance. Certes, c’était une grandeur d’un autre ordre que m’attribuait Tante Alice en me traitant de démon, mais je sentais qu’au fond nous parlions de la même chose. Pour libérer ma mère de temps en temps, ses amies m’emmenaient faire de longues promenades, ou parfois au cinéma. Mais ma tante était la seule à annoncer notre sortie en me demandant de l’inviter. Mon beau cavalier, disait-elle en se réjouissant d’avance, tu veux bien m’emmener au théâtre?  je me souviens surtout de notre sortie ce jour où, pour la première fois, je n’étais plus en culottes courtes. Tétait un après-midi ensoleillé vers la fin du printemps ou au début de l’automne - un peu avant l’entrée en guerre des États-Unis, car nous allions voir Le Magicien d ’Oz. Mon costume de jeune homme était arrivé quelques jours plus tôt, et j’étais impatient de m’exhiber devant Tante Alice, qui apprécierait à coup sûr. Quand elle arriva enfin, toute parfumée et poudrée, elle se lança dans de telles explications sur son retard qu’elle manqua de remarquer ma nouvelle tenue. Au moment où nous nous préparions à partir, pourtant, elle fit entendre un guttural et recula pour me dévorer des yeux. Je lui offris mon bras, qu’elle prit en s’écriant : Aujourd’hui, c’est moi qui ai le plus beau cavalier. Comme il ressemble à son père, Thomas, tu ne trouves pas ?  Nous nous dirigions vers la porte bras dessus bras dessous, en couples heureux.