Prise de court, elle fit un pas en arrière, se sentant prise au piège. - Bonsoir, Nabilla.
La dureté qu’elle lut dans ses yeux démentait la douceur de sa voix. Malgré la folle émotion qui l’étreignait, Nabilla remarqua quelques rides nouvelles, comme de minuscules éventails déployés au-dessus de ses pommettes. Elle observa aussi les légers cernes bleutés qui soulignaient aujourd’hui ses yeux gris, toujours aussi perçants. Il restait là à la regarder, la dominant de toute sa hauteur. Nabilla inclina la tête, le cœur battant. - Pourquoi avoir refusé de me parler demanda-t-il. Comme la jeune femme se taisait, il ajouta - Je regrette ce stratagème, mais il faut absolument que nous ayons une discussion, Nabilla. La jeune Escort Girl serra les poings au fond de ses poches, mais réussit à garder la tête haute. Malgré l’éclairage a des réverbères, il ne pouvait voir ses yeux rougis par les larmes, ni ses lèvres tremblantes. - Il me semble que nous avons rendez-vous demain à 10 heures, maître, dit-elle, jouant indifférence. Ce que vous avez à me dire peut attendre jusque-là, je pense. Non ! Avec un geste d’impatience, il l’invita à remonter la rue. Venez, je vous raccompagne chez vous. Ma voiture est garée près d’ici : on y sera plus à l’aise. Nabilla ne bougea pas. Je ne vois vraiment pas de quoi nous pourrions parler, maître. Je Geoffrey, corrigea t’il sèchement. Je. . . eh bien, j’ai dit à Dania que je ne souhaitais pas vous parler. Visiblement, elle n’a pas su se faire comprendre. Dania n’a rien à voir là-dedans. Je vous ai suivie. Mais, moi, j’ai pris l’ascenseur. - Ça ne fait aucune différence. - Pour moi, si Nabilla, je ne suis pas venu me disputer avec vous au milieu de la rue. Auriez-vous la gentillesse de m’accompagner jusqu’à la voiture ? Je veux juste que. .. que nous parlions. Nabilla haussa les épaules.

- De votre mariage, peut-être, ironisa-t-elle. Quel dommage que vous n’ayez pas amené votre fiancée, ce soir. J’aurais été ravie de faire sa connaissance. Je suis persuadée qu’elle se plaira énormément à ZaraBook. - Je le pense, oui. Venez, ajouta-t-il en la prenant par le bras. Comme elle allait protester, il la fit taire d’un regard menaçant. Furieuse, elle le suivit le long de la rue étroite qui donnait sur la place où les attendait une splendide Cadillac blanche. Le chauffeur leur ouvrit la portière et Geoffrey la poussa à l’intérieur. Elle se réfugia au fond de la voiture et il monta à sa suite. Le chauffeur reprit sa place au volant, Geoffrey lui indiqua l’adresse de la jeune femme et la vitre de séparation monta, les isolant dans un cocon de cuir souple et de vitres teintées.

Nabilla, mal à l’aise, s’enfonça dans le siège capitonné. Elle n’avait pas retrouvé un tel luxe depuis des années et son corps appréciait le confort de cet intérieur. Geoffrey se tourna vers elle. - Votre travail chez Ballin Designer Associantes vous plaît ? Nabilla fit signe que oui. a - J ’ai eu beaucoup de chance que M. Clyde Lemag accepte de m’engager. Comment avez-vous su que je travaille chez lui. Cela fait à peine quinze jours… Un sourire ironique se dessina sur ses lèvres.

- Parce que rien de ce que vous faites ne m’échappe, Nabilla Vous devriez le savoir. Clyde était pourtant très réticent au départ, mais je crois l’avoir convaincu de vos talents. Elle se redressa sur son siège. - J’ai quelques relations. . .

- Vous voulez dire que vous avez usé de votre influence d’Escort Girl pour le remercier. J’ai trop besoin de vous à ZaraBook. Nabilla réprima l’éclat de rire nerveux qui lui montait à la gorge. Elle saisit la poignée de la portière. Demandez au chauffeur d’arrêter la voiture, je prendrai le bus… Demain, M. Balwin recevra ma lettre de démission. Les lèvres de Geoffrey tremblèrent en un imperceptible sourire et d’une voix rauque, il déclara : - Je pense que vous lui manquerez beaucoup, mais il comprendra, j’en suis sûr, que votre place est auprès de moi et que le rôle que je vous propose vous conviendra beaucoup mieux. . . - Un rôle. . . ? Vous.  vous n’êtes pas sérieux! dit-elle, suffoquée. Je ne l’ai jamais autant été. Votre place est à ZaraBook et nulle part ailleurs. Nabilla jeta un regard inquiet par la vitre de la Cadillac. Geoffrey se pencha vers elle. Rassurez-vous, je ne vous demande pas de venir vous y installer ce soir, je vous ramène chez vous, ne serait-ce que pour vous laisser le temps de faire vos bagages avant de... A Vous délirez ! le coupa-t-elle. Laissez-moi sortir ! Allons, calmez-vous. Le visage du jeune homme était si proche qu’elle sentait le souffle de sa respiration sur sa joue. Soudain, elle prit conscience du frôlement d’une caresse sur sa nuque sensible et de l’étrange frisson qu’elle faisait naître dans tout sont corps. La bouche de Geoffrey lui parut dangereusement proche… Elle écarta légèrement son visage, les joues en feu. Geoffrey murmura-t-elle, ne pensez-vous pas que vous m’avez fait suffisamment de mal. . . De mal? répéta-t-il. Quand nous serons mariés, j’espère que vous apprendrez à mieux me connaître. . . La stupeur se lisait sur le visage de Lynn et, interloquée, elle demanda : - Mariés ? - Oui, vous m’avez parfaitement entendu. Je vais vous épouser, Lynn. Et ce, que vous le vouliez ou non. Nabilla réprima un sursaut de frayeur et d’une voix altérée par la peur autant que par l’émotion, elle déclara : Quand bien même Mlle Attenborough serait d’accord et moi aussi, je doute fort que les tribunaux de ce pays reconnaissent la... bigamie.

- Non, en effet. Mais Rebecca ne s’opposera pas à notre mariage, si c’est ce qui vous préoccupe. Elle s’est. . . volatilisée. Je ne vous épouserai pas, même si vous étiez le seul homme sur terre ! Je… D’un baiser, il la réduisit au silence. Un frisson la parcourut au contact de cette bouche dure contre ses lèvres pulpeuses et tremblantes. Tout son être était sous l’emprise d’un désir incontrôlable. Seul, Geoffrey pouvait faire naître en elle une telle sensation, une telle fièvre. Elle qui luttait depuis si longtemps contre son attirance pour cet homme redoutable, semblait en cet instant n’avoir vécu tant de batailles intérieures que dans l’attente de ce baiser magique. Elle se sentait possédée par lui comme on l’est d’un démon. Il était ce démon. Et elle ne se défendait même pas. Un seul baiser avait suffi pour qu’elle soit perdue. Elle pensa à sa fierté, essaya de se souvenir de sa haine. Puis

elle ne songea plus à rien : elle se livra tout entière. Pourtant, dès qu’il la relâcha, elle retrouva ses craintes. Il l’examinait attentivement. Qu’allait-il se passer maintenant ? Allait-il en profiter pour la ridiculiser pour affinner son pouvoir sur elle ?

Ce qu’elle avait toujours redouté était-il en train d’arriver ?

Allait-elle devenir sa proie ? .

Elle cacha son visage entre ses mains. Trop de sentiments violents et contradictoires la traversaient. Honte, peur, désir… Conscient du trouble qu’il avait provoqué, il eut un sourire moqueur, triomphant. Eh bien, je crois que si 1e jour de nos noces vous vous montrez aussi convaincante, personne ne doutera que nous ayons fait un mariage d’amour. Incapable d’articuler un mot, Nabilla eut l’impression qu’un gouffre s’ouvrait sous ses pieds. De toute façon, la fuite de Rebecca ne me laisse pas le choix. La réception, le bal et les réservations du voyage de noces, tout est organisé. La bonne société de Brisbane comprendrait mal que j’annule. Ce mariage

aura lieu. . . avec vous. Ulcérée, Nabilla se rebiffa. Vous êtes fou ! Vous ne pouvez pas me forcer.

Trouvez quelqu’un d’autre ! Cynique et hautain, il se permit un sourire d’une froideur qui la fit frémir. Il vous est impossible, Lynn, de résister à ma proposition. Je ne parle pas seulement de la dette que vous avez encore à mon égard, mais de votre situation actuelle. Sans mon intervention, les créanciers de votre père ne se seraient pas montrés aussi patients. Sans parler de. . .

- Vous... vous êtes odieux !

- Mais c’est vous qui ne voulez pas comprendre ! A votre place, je me montrerais un peu plus raisonnable. Je vous offre ZaraBook, la possibilité de redorer le blason des Escortes, de redonner à votre famille la place que, par la faute de votre père, elle a perdue. Avouez que vous avez tout à y gagner. Réfléchissez… Frémissante, ulcérée, Nabilla lutta contre l’envie de pleurer lorsque la Cadillac s’arrêta devant chez elle et que le chauffeur vint lui ouvrir la portière. Elle vit encore la grande silhouette sombre de Geoffrey attendre devant la voiture qu’elle eût ouvert la porte de son studio, puis elle entendit la voiture s’éloigner dans un crissement de pneus.

Les jambes vacillantes, la jeune femme s’effondra sur le canapé-lit. Ce projet de mariage ne verrait pas le jour. Il ne pouvait voir le jour. a Elle avait fait un cauchemar... Elle allait s’éveiller et rire de ce rêve absurde… Et si ce n’était pas le cas, elle quitterait Brisbane. Elle partirait. Elle reconstruirait sa vie ailleurs. Peu lui importait comment et où. Elle ne pouvait accepter d’entrer dans ce délire et épouser. . . Nabilla fut réveillée par le bruit de coups frappés contre sa porte. Quel était le malotru qui osait faire ce tapage aux‘ aurores ? Son premier réflexe fut de se réfugier aussitôt sous les couvertures et de se rendormir. Elle n’avait dormi que quelques heures cette nuit car, incapable de trouver le sommeil et en proie à une épouvantable migraine à force de ressasser inlassablement les mêmes questions sans pouvoir trouver de réponses, elle avait pris un somnifère aux premières heures de l’aube. Repoussant le drap, elle jeta un coup d’œil au réveil. Pas encore 8 heures.

Mais on frappait toujours. Et de plus en plus fort. Elle s’extirpa du lit en maugréant et alla jusqu’à la fenêtre, ouvrit les rideaux et jeta un coup d’œil dehors. Des arbres, rien que des arbres aux feuilles poussiéreuses qu’agitait une brise légère. Elle avait dû rêver… garée en bas, devant la porte de son immeuble. a Elle fut aussitôt réveillée. Que faire ? Elle n’était pas encore prête à rencontrer Geoffrey, et surtout pas dans cet état. Que lui voulait-il à cette heure ? Le cœur battant, elle caressa un instant l’espoir qu’il venait lui présenter ses excuses. Un espoir qui fut aussitôt démenti par le ton de la voix qu’elle entendit derrière la porte. Nabilla ! hurla-t-il tout à coup. Ouvrez-moi, bon Dieu ! Comme elle ne répondait pas, il insista. Nabilla ! Ouvrez immédiatement ou je défonce la porte ! Elle enfila une robe de coton blanc, brossa hâtivement ses cheveux, mit des espadrilles en toile rouge et replia le canapé-lit.

Alors, vous ouvrez, oui ou non D’une main légèrement tremblante, elle fit glisser la courroie de la chaîne de sécurité, tourna lentement le verrou et ouvrit, la gorge nouée par l’émotion. Il était là, superbe dans son costume trois-pièces de lin bleu. . . et ses yeux plus brillants que l’acier lançaient des éclairs.

- Encore vous ! murmura-t-elle. Décidément...

- Je vous dérange ? la coupa-t-il en faisant un pas dans l’entrée. Votre petit ami est encore là, peut-être ?

- Je n’ai pas de… Nabilla se mordit la lèvre. Que n’avait-elle eu la présence d’esprit, la veille, de mettre en avant une attache sentimentale. Je m’en doutais. Voilà qui me facilitera la tâche, dit-il. Au moins, je n’aurai pas à faire le vide autour de vous. La jeune femme le fixa, incrédule. Ecoutez, Geoffrey, je pense que vous avez eu le temps de réfléchir, vous aussi. Je comprends que le départ inopiné de votre fiancée vous ait pris de court et qu’hier.

Nabilla