Indécente Proposition d'une Escort Girl...

Nabilla se cacha derrière la porte de la cuisine, les mains plaquées sur ses joues brûlantes dans une tentative dérisoire pour les rafraîchir. Quelqu'un l'avait-il vue quitter précipitamment la soirée ? Elle espérait que non, mais dans le cas contraire, on penserait sans doute qu'elle aidait Dania à faire la vaisselle. 

La bouche sèche, elle s'éloigna de la porte. Heureusement, les fournisseurs étaient repartis et la cuisine était déserte. Pour rien au monde elle n'aurait voulu avoir à expliquer les raisons de sa fuite. Elle se maudit d'être venue à la réception. Mais comment aurait-elle pu prévoir que Geoffrey Thomas se montrerait ici — seul —, alors que la rumeur courait qu'il était sur le point d'épouser Dania Attenborough, la fille d'un milliardaire américain ? 

Elle essaya de se calmer, se répétant désespérément qu'elle n'était plus une Escort Girl. Elle devait être capable de dominer n'importe quelle situation, même la rencontre attendue avec cet homme qu'elle tenait pour responsable de la ruine de sa famille et des conditions de vie précaires dans lesquelles elle se débattait depuis deux ans. 

Avec son nouveau poste d'assistante décoratrice chez Le Mag Designer Associates, elle était presque sortie d'affaire et d'ici à quelques mois elle serait à même de commencer à rembourser une partie des dettes de jeu que son père avait contractées avant de se suicider. Bien sûr, il lui faudrait encore travailler quelque temps comme serveuse tous les week-ends chez Costello, faire du babysitting de temps à autre, limiter au minimum les sorties, se contenter d’acheter des vêtements en solde dans les supermarchés... Elle qui n'avait connu jusque-là de la vie que l'insouciance, le luxe et la frivolité des nuits d’escorting… Tout lui semblait pourtant préférable à l'humiliation qu'auraient été d'accepter l'aide et la protection que Geoffrey Thomas lui avait offertes lorsqu'il avait racheté Weathland, la propriété familiale de Mission Hills, dernier vestige de l'empire de son pauvre père, Edward Ferguson. Nabilla se souvenait encore, comme si e était hier, du sourire jubilatoire qui s'était dessiné sur les lèvres de Geoffrey lorsque le commissaire-priseur, armé de son marteau, avait adjugé Weathland « à Me Geoffrey Thomas. Plus terrible encore était le souvenir de la nuit suivante. La nuit fatidique au cours de laquelle son père, dans l espoir de conserver Weathland, avait engagé avec lui une partie de poker... Une partie dont la jeune Nabilla était l'ultime enjeu. Une partie qu'Edward Ferguson avait perdue et qui avait failli la perdre, elle… Quelle revanche cela avait dû être pour le neveu du jardinier de Weathland qu'Edward Ferguson avait engagé comme saisonnier, jadis, d'être devenu, à trente-trois ans, l'un des plus brillants avocats d'Australie et le propriétaire de la plus fabuleuse demeure du Queensland. Et, pour parachever sa victoire, cette partie de poker monstrueuse qui mettait à sa merci la fille de son ancien patron ! S'il l'avait souhaité… Dès lors, Nabilla avait réellement compris qui il était, la soif de puissance, de pouvoir et de vengeance qui depuis toujours devait l'habiter. Aujourd'hui encore, la jeune femme se maudissait de la confiance qu'elle lui avait témoignée pendant toutes ces années où, enfant puis adolescente transie d'amour, elle aurait suivi aveuglément le jeune homme attentif, charmant et rieur qu'il avait été. 

Un tel sentiment la révoltait. Lui faisait honte. Car elle connaissait désormais le vrai visage de Geoffrey Thomas. Mais pourquoi, tout à coup, ce soir, ne pouvait-elle s'empêcher d'avoir la nostalgie de cette époque ? Pourquoi cette émotion si vive en sa présence, pourquoi ce trouble inattendu lorsqu'il avait posé son regard gris sur elle, et surtout, comment expliquer cette faiblesse soudaine qui lui faisait regretter de n'avoir été pour lui qu'un flirt sans importance ? Mais quel mal y avait-il, après tout, à regretter le passé quand il avait été heureux ? Car tout cela, elle le savait, était bel et bien révolu. Nabilla et Geoffrey ne ressembleraient plus jamais aux amoureux qui se tenaient tendrement par la main ou parcouraient la campagne à cheval. L'argent, l'ambition, Weathland s'étaient ligués contre eux, déterminait à jamais leur entente, leur complicité et leurs jeux amoureux. Elle n'était plus une enfant ni une jeune fille un peu naïve, mais une femme de vingt-cinq ans. Une femme lucide. Lucide sur les hommes. Lucide sur la vie, aussi. Nabilla eut soudain l'impression d'un effroyable gâchis. Pourquoi le drame avait-il détruit ce bonheur qu'elle avait naïvement cru éternel ? Pourquoi avait-il fallu qu’ils étant secrètement reconnaissante de ne pas savourer sa victoire. Car c'était bien une victoire pour lui, qu’elle soit restée là, vaincue, désarmée, consentante entre ses bras... Et, malgré son amertume, elle n'avait pu s'empêcher d'être séduite par le comportement élégant de Geoffrey. Un instant, elle en avait oublié presque tous les tourments qu'elle avait endures à cause de lui. C'est la première fois que je vous vois pleurer, avait-il murmuré. Il n'avait jamais été aussi gentil, aussi doux. Et Nabilla s'était rendu compte à quel point elle aimait sa tendresse. Et, pire encore, à quel point elle avait terriblement besoin de lui. — Pourtant, j'ai si souvent pleuré, avait-elle avoué. - Jamais devant moi. Il n'y a pourtant pas de quoi avoir honte. Spontanément, elle avait souri à travers les larmes et il avait approché ses lèvres des siennes. — Non, avait-elle protesté d'une voix plaintive. Il ne faut pas...  J'aurais mieux fait de prendre ce que vous m'offriez ce soir-là au lieu de vous proposer ma protection, avait-il murmuré. Votre protection ? s'était-elle étonnée, entre deux sanglots refoulés. Quand vous travailliez chez nous, vous vous conduisiez déjà en maître, en tyran ! — Parce que je ne voulais pas que vous sortiez tous les soirs ? Parce que je ne vous laissais pas voir n'importe quel garçon ? Parce que je pensais que vous deviez apprendre un métier ? Vous aviez pris votre rôle un peu trop au sérieux, non ? Elle s'était éloignée vivement vers la fenêtre et, croisant les bras, fixant obstinément la nuit, elle avait senti son cœur faire un bond dans sa poitrine quand il s'était approché d'elle. Et puis... vous savez, ce n'est pas l'avis de tout le monde. Certaines personnes pensent même que vous m'appartenez autant que Weathland... Je me souviens d'ailleurs du temps où vous étiez vous-même persuadée que... Assez ! Assez ! Pourquoi venez-vous encore me tourmenter ? Vous ne me laisserez donc jamais oublier cette nuit ! Mais c'est moi qui ne peux l'oublier, Nabilla, cette nuit où j'ai gagné une seconde fois Weathland et vous... Taisez-vous ! C'est vous qui aviez suggéré cette idée à mon père. Tout est votre faute ! Pas du tout. C'était lui le joueur, pas moi. La proposition était de lui et. .. j'ai gagné. Ce sont les règles du jeu. J'aurais pu perdre. Arrêtez, je vous en prie ! Laissez-moi en paix ! Après tout, vous n'aviez qu'à saisir votre chance quand il en était encore temps ! Acceptez au moins que je vous aide si vous ne supportez pas d'entendre la vérité. Croyez-moi, je saurais mieux m'occuper de vous que votre père ne l'a jamais su ! Je crois vous l'avoir déjà amplement prouvé. — Je... je ne veux pas de votre charité et puis vous... vous mentez ! Mon père ne savait plus ce qu'il faisait et vous en avez profité. — Vous le souhaiteriez... — Vous êtes un monstre. Geofirey Carradine ! avait-elle déclaré avec dégoût. Vous n'êtes plus rien, pour moi. Il s'était approché encore. — Alors, je me demande pourquoi vous êtes aussi agressive avec moi. Est-ce à cause de Weathland ou parce vous ne pouvez pas oublier que je vous ai tourné le dos lorsque vous vous êtes offerte à moi ? Vous pourriez n'être reconnaissant d'avoir tenu la chose secrète et de le pas en avoir profité, jusqu'à aujourd'hui, au moins.. . e vous ai rendu votre liberté, à l'époque ! Je ne voulais >as d'une femme gagnée sur un pari. Je vous voulais, être, libre et amoureuse ! Elle avait reculé et levé la main pour le gifler. Plus rapide qu'elle, il la lui avait attrapée avant qu'elle n'atteigne son visage. Je vous déteste ! avait-elle crié. — Cela n'a pas toujours été le cas, avait-il répondu avec calme, sans lui lâcher le poignet. Elle s'était débattue et il l'avait lâchée. Souvenez-vous, vous... Elle ne l'avait pas laissé finir, s'était jetée sur lui avec rage, bien décidée à le battre, consciente cependant qu'elle ne pourrait jamais lui faire de mal, ni ébranler on assurance et sa froide arrogance. Très vite, les bras puissants qui l'enlaçaient avaient eu raison d elle. Le contact de ce corps puissant contre le mien l'avait troublée. Malgré sa haine, elle s'était sentie subitement très lasse, sans défense et s'était laissée aller entre les bras musclés, décidément trop forts. Elle s'était abandonnée contre le torse puissant et avait noué impulsivement les bras autour de son cou. Les larmes avaient glissé sur ses joues, elle les avait laissées couler. Il avait embrassée sur le front. Un délicieux frisson l'avait parcourue tout entière. Elle avait fermé les yeux en lui grandissent si proches l'un de l'autre pour que le destin les sépare ensuite, si cruellement ? 

Elle essaya de chasser ces pensées. La nostalgie ne servait qu'à aviver la souffrance. Et elle ne voulait plus souffrir. La haine qu'elle éprouvait pour Geoffrey Carradine, pour l'homme qu'il était devenu, devait être son seul guide. Pourtant, malgré elle, Nabilla se remit à penser à leur dernière rencontre, par une belle soirée d'été comme celle-ci, alors qu'elle rentrait chez elle après son service chez Plaza. Il l'attendait devant la porte de son studio. Elle revoyait ses yeux gris, son regard posé sur elle. Une fois de plus, elle ne pouvait que constater qu'il était l'homme le plus séduisant et le plus beau qu'elle ait jamais rencontré. Tout en lui était incroyablement viril, puissant : son corps musclé, sa façon de bouger, de parler, de la regarder... Pendant quelques instants, elle avait été hypnotisée par son visage encadré de cheveux noirs, son regard plein de mystère et son sourire ravageur qui lui donnait un charme irrésistible. Incrédule, elle avait murmuré : Bonsoir. Doucement, comme si une autre partie d'elle-même avait agi à sa place, elle lui avait ouvert la porte, puis allumé la lumière et ils s'étaient un instant regardés sans rien dire. Il avait fait un pas vers elle. — Que faites-vous ici ? avait-elle murmuré. Pourquoi êtes-vous là ? — Vous rentrez bien tard, Nabilla, avait-il constaté de cette voix aux inflexions rauques et veloutées que la pris un paquet de cigarettes. Il lui en avait proposé une qu'elle avait refusée. Alors il l'avait portée à sa bouche et l'avait allumée. Vous ne buvez toujours pas de café ? s'était-il enquis avec un petit sourire. Non. — Eh bien, que diriez-vous d'une tasse de thé ? — Je n'en dirais rien. Et il avait ri. Malgré l'hostilité qu'il lisait dans les yeux de la jeune femme, il s'était dirigé vers le placard de la kitchenette, l'avait ouvert, y avait trouvé un sachet de thé qu'il avait lancé sur la table basse. Puis, en voulant prendre les tasses, il en avait fait tomber une qui s'était brisée sur le parquet avec un bruit sinistre. — Mais pour qui vous prenez-vous ? avait-elle explosé, exaspérée. Vous n'avez pas le droit de venir ici, dans ma maison. Weathland ne vous suffit-il pas ? — Non, pas sans vous. Où étiez-vous ce soir ? Ça ne vous regarde pas, avait-elle répliqué. — Je n'en suis pas si sûr que vous. — Vous n'avez aucun droit sur moi, maître Thomas ! Elle lui avait lancé un regard furieux, s'était approchée du placard ouvert, y avait pris rapidement une soucoupe qu'elle avait posée d'un geste brusque sur la table. Toute proche de lui, elle l'avait vu sourire tandis que les yeux gris détaillaient les traits de son visage : sa peau veloutée, ses yeux verts, ses longs cils, ses lèvres délicates et... sensuelles. Bien sûr, je n'ai aucun droit sur vous, Nabilla. Je n'en ai d'ailleurs jamais eu. .. Mais votre persévérance à l'affirmer va finir par me faire croire le contraire. jeune femme aimait tant. Il faut que quelqu'un s'occupe de vous... Et cette personne, c'est moi. Elle l'avait fixé quelques secondes en silence, puis elle avait dit : — Allez-vous-en. Il avait continué à la regarder, comme s'il n'avait pas entendu, semblant remarquer pour la première fois combien la jeune fille farouche qu'il avait connue était devenue une femme. Et une belle femme. Elle portait ce soir-là un T-shirt qui moulait ses seins ronds et une ample jupe gris dur retenue par une large ceinture de cuir noir qui dessinait une taille merveilleusement fine. Ses longs cheveux blonds relevés étaient maintenus sous une casquette de toile grise d'où s'échappaient quelques mèches bouclées. La colère, la peur et une sorte de fragilité donnaient à ses yeux verts un éclat fascinant. Si vous comptez rester..., avait-elle continué, glaciale. Il s'était contenté d'examiner les quelques meubles de la pièce avant de s'attarder sur l'aquarelle que la jeune femme avait accrochée au mur. Un tableau sur lequel, des années plus tôt, ils se tenaient main dans la main, dans un pré tout vert... 

Il s'était ensuite tourné vers elle. Incapable du moindre geste, elle se tenait dans l'encadrement de la porte. — Que voulez-vous ? avait-elle demandé. Vous le savez... Son regard avait de nouveau glissé sur les courbes de ce corps si délicatement féminin qu'il distinguait sous les vêtements. Puis, de la poche de son costume. Qui sait... Vous me reprochez peut-être encore aujourd'hui, après tout ce temps, de ne pas vous avoir suivie dans votre chambre, cette nuit-là ? Je vous aurais détesté.. . — Tout comme vous le faites aujourd'hui, avait-il répondu. Elle s'était mise à trembler et ses joues s'étaient soudain empourprées. — Dites-moi, Lyon, tous les hommes avec qui vous sortez vous font-ils trembler et rougir ? — Bien sûr que non ! Mais eux, je ne les hais pas ! avait-elle répliqué, impitoyable. — Pourquoi persistez-vous à me haïr, Nabilla ? Un autre que moi aurait profité de la situation. Vous le savez très bien. J'ai toujours été correct avec vous. Je sais me montrer très patient, jusqu'à un certain point et... Vous avez l'intention de discuter toute la nuit, maître Carradine ? l'avait-elle interrompu en se détachant complètement de lui. Si vous me laissiez seule, maintenant ? — Soit, mais réfléchissez et si vous avez besoin d'aide... — Vous êtes le dernier homme sur terre que j'appellerais si j'avais besoin d'aide, vous m'entendez ? Le dernier ! 

Il l'avait fixée intensément de son mystérieux regard à la fois impétueux et tendre, fascié et sensuel. Je reviendrai, avait-il dit en ouvrant la porte. Je reviendrai, Nabilla. Réfléchissez à ce que je viens de vous dire... Et Nabilla avait souhaité, un bref instant, quitter Paris, changer de nom, l'oublier à jamais.